L'art du dénudement. Pierre Soulages, le cistercien
Par ces mots étonnants, Georges Duby propose une lecture inattendue de l’art pictural de Pierre Soulages (1919-2022), dont il exemplifie la rigueur ascétique et la recherche d'un dénudement monastique quasi-cistercien. Rédigé entre 1970 et 1972, ce court texte, initialement prévu pour un ouvrage collectif qui ne fut jamais publié, jette un regard chargé d'une grande profondeur historique qui éclaire l'incroyable démarche artistique de celui qui fut sans doute le plus grand peintre abstrait français.
DUBY Georges, L’art du dénudement. Pierre Soulages, le cistercien. Hermann, 2025. 60 p.
L’art de la recension est parfois très délicat, voire osé…
L’ouvrage que l’on présente ici (un bref essai) est aussi dense que court : trente petites pages (format 11cms/ 18cms) avec une longue présentation mais beaucoup moins suggestive de vingt-quatre pages, de Benoît Decron, Directeur du Musée Soulages à Rodez.
Il reste inapproprié de s’essayer à résumer des intuitions vivantes et savantes de Georges Duby (1919-1996).
Faisant l’éloge, sans vanité ni pédanterie, de son ami Soulages (1919-2022) et qui lui dessina son épée d’académicien en 1987, le Maître en histoire affirme avec le doute (pas celui du sceptique mais celui du scientifique), que « peut-être n’existe qu’une seule peinture cistercienne, celle de Pierre Soulages. »
Il dit par ailleurs que Soulages n’était pas cistercien ! Dont acte.
Cependant l’esthétique cistercienne, toujours selon Duby, « se fonde sur un triple reniement… celui de la couleur qui est sensualité, celui du trait, dont les accents sont ceux d’une expression sensible individuelle, et ceux de la représentation qui cachent la vraie réalité des choses. » (p. 29)
Selon lui, toujours, « les murs de Fontenay ne portent pas parure. Ils sont nus... ils offrent à l’accueil de la lumière, la pure rencontre de la matière et de l’esprit... » (p.29)
Pour recenser Duby il faudrait le citer in extenso : « ...Car bien évidement, ce qui, dans l’esthétique de Bernard de Clairvaux et des bâtisseurs cisterciens, me semble devoir éclairer le dessein (sic) de Soulages ne relève pas d’une adhésion formelle à tel ou tel corps de croyances, non plus que du choix de certain mode d’existence, mais s’enracine, beaucoup plus profondément, dans l’attitude de l’homme à l’égard de son ouvrage et des relations de celui-ci à la réalité, c’est à dire au mystère du monde... » (p.31)
Telle est la conviction de Duby qui rapproche Soulages de Cîteaux : l’art d’aujourd’hui après les tumultes révolutionnaires, mécaniques et mercantiles de l’histoire ne peut être, selon lui, que le fruit du retrait, de l’abstinence, de l’épuration et du renoncement. En un mot de l’ascèse. Mais aussi fruit du rapport à une liturgie qui est d’abord « opération de mise en ordre. Défrichement , débroussaillage ou le corps et la matière ne se laissent pas troublés par les incohérences et les tumultes de la chaire, être souillée et rongée par les agents de la corruption ! Dans la peinture comme dans l’art cistercien, il s’agit de se débarrasser de tout ce qui alourdi : « L’abbaye se plante au milieu du monde, et d’un monde sauvage, le plus luxuriant. Elle entend toutefois se trouver assise sur le profond de son ossature. » (p.48)
Un objet peint par Soulages n’a d’autre ambition que celle d’un cloître… Laisser la lumière faire son œuvre, non seulement sur les surfaces, mais encore sur la vie intérieure de ceux qui usent des espaces !
C’est le combat de la lumière avec les ténèbres.
« à propos de Soulages, j’ai parlé de combat, non de victoire. D’attente, et qui n’est pas sans inquiétude. Car la mise en ordre qui serait l’accomplissement de cet art est en vérité celle de la totalité du monde présent, au sein duquel, jusqu’à la fin des siècles… le bien et le mal ne cesseront de s’affronter. Sur la terre la lumière ne serait régner sans partage… » (p.50)
Soulage, à l’instar du cistercien, opère un art qui consent aux ténèbres et qui se sait mortel.
Oui, « Cîteaux est aussi expérience de déréliction, et c’est pourquoi sa règle impose de se dégager du sommeil aux heures de la nuit pour chanter la prière de l’absence. » (p. 52)
Cependant cette expérience n’est pas fataliste qui laisserait les ténèbres dominer. Elle est, justement domination des ténèbres par la lumière… comme la peinture de Soulages ! Sa peinture « installe les rigueurs de ses structures raisonnables devant les incessants frissons de l’horizon marin et la perpétuelle agitations des arbres. » (p. 53)
Et Duby de citer Bernard : « Vous verrez que l’on peut extraire du miel des pierres et de l’huile des rochers les plus durs. » On se croirait déjà au Thoronet ou à Fontenay ! A Conques quand on regarde la lumière.
Tout art consistant à ne pas se départir d’une révérence d’ouvrier à l’égard du labeur, de l’outillage… Vaincre l’aridité de la matière exige de la prudence, de la retenue, du sérieux.
Si page 29, Duby attribue un propos étrange à « La première version de la Règle », sans que l’on sache vraiment de quoi il parle… (mais on ne peut lui en tenir rigueur), on admirera l’acquité de son expertise sur la geste cistercienne.
Il l’applique fort à propos à l’ensemble de l’œuvre du peintre qui a réussi à faire de l’abbatiale ce qu’elle n’est pas : une église cistercienne.
En ce sens l’expérience cistercienne reste vivante jusque chez l’artiste qui veut bien se faire humble serviteur de éternelle lumière révélant l’éternelle beauté.
« La peinture de Soulages, interroge encore Duby en conclusion, serait-elle oeuvre d’ordre et d’austérité, brûlée par l’ardeur d’une retenue tragique ? Cet art dénudé ? » (p. 60)
Recension par P. Hugues de Seréville, Abbaye de Cîteaux
