BREVE HISTOIRE CISTERCIENNE

De la fondation de Cîteaux à la famille cistercienne

 

A la fin du XIe siècle, l'Eglise connaît une période de bouillonnement, un tournant de son histoire. Les instances romaines ont entrepris une grande réforme morale et politique, la "réforme grégorienne" (du nom du pape Grégoire VII), afin d'assainir les mœurs du clergé et d'affirmer son indépendance face au pouvoir civil.

Par ailleurs, de nombreux clercs et moines tentent de s'enraciner plus profondément dans leur recherche de Dieu, en menant la vie érémitique. Certains restent seuls, d'autres attireront des disciples. Ainsi des communautés naissent, certaines vouées à disparaître très vite, d'autres appelées à durer. Avec les noms de Bruno, Norbert, Robert d'Arbrissel, Etienne de Grandmont, l'histoire a retenu ceux de Robert, Albéric et Etienne, fondateurs de Cîteaux...

COLLAN

Vers 1070, un ermite se retire dans la forêt de Collan, près de Tonnerre, dans l'Yonne. Il attire des disciples. Bientôt ils sont sept, et ils demandent à un homme d'expérience de devenir leur guide, recourant même au pape pour parvenir à leurs fins. Cet homme, moine bénédictin, se nomme Robert. Entré jeune à l'abbaye de Moutier-la-Celle, près de Troyes, il en devient prieur à 25 ans. Puis, vers l'âge de 40 ans, il est appelé à gouverner Saint-Michel de Tonnerre et, deux ans plus tard, Saint-Ayoul de Provins, où l'on vient le chercher. Il est alors placé par Grégoire VII à la tête des ermites de Collan qu'il oriente vers la vie cénobitique.

MOLESME

Bientôt le groupe qui s'accroie quitte la forêt marécageuse et insalubre de Collan. Il s'en va à Molesme constituer un vrai monastère dont Robert est l'abbé, et Albéric, un des ermites de Collan, le prieur. C'est là que les rejoint Etienne Harding, un anglais qui rentre d'un pèlerinage à Rome. Placé tout jeune au monastère de Sherborne, il en était sorti et avait étudié sur le continent. Nous ignorons les lieux qu'il fréquenta, mais il est manifeste qu'il avait acquis une solide connaissance de la Bible et de tout ce que comprenaient les études cléricales. 

CITEAUX

Au sein de la communauté, Robert rencontre alors une forte opposition à l'idéal de vie monastique qu'il poursuit. Aussi, pendant l'hiver 1097, s'en va-t-il à Lyon avec quelques moines, solliciter auprès du légat Hugues de Die, plénipotentiaire du pape, l'autorisation de fonder un 'Nouveau Monastère" avec les moines de Molesme qu'attire ce projet. L'autorisation reçue et confirmée par l'évêque de Chalon, ils partent à vingt-et-un, sous la houlette de Robert. Ils s'installent sur les terres de Renard de Beaune, dans le duché de Bourgogne, en un lieu situé aux confins du diocèse de Chalon ; c'est un endroit peu cultivé, où abondent les roseaux (cistel, cistellum), d'où son nom Cîteaux.

Dès les débuts, sur l'intervention du légat, le duc Eudes de Bourgogne apporte le nécessaire pour la subsistance des moines et la construction du monastère en bois. Le jour de Noël 1098, il offre une vigne située à Meursault. Elle deviendra célèbre !...

Pendant ce temps, à Molesme, les moines se rendent compte qu’ils ont perdu l'estime de leur voisinage, et ils s’adressent au pape pour que Robert leur soit renvoyé. Obéissant à l'ordre du légat, Robert revient donc parmi eux, avec quelques moines qui n’aimaient pas la solitude.

La petite communauté de Cîteaux, désormais dirigée par Albéric, se remet difficilement de ce départ. Le travail ne manque pas : construction du monastère, défrichage et mise en valeur des terres, copie des manuscrits si nécessaires à la vie liturgique et spirituelle. Quelques vocations se présentent, mais très peu persévèrent, découragées sans doute par l'austérité de vie de la communauté.

C'est dans ce contexte difficile que meurt Albéric (1109) et qu'Étienne Harding devient abbé. Mais Dieu veille : selon la tradition, c'est l'arrivée de Bernard de Fontaine avec trente compagnons qui redonne courage à la communauté et permet d’envisager très vite des fondations : quatre en trois ans ! La Ferté (1113), Pontigny (1114), Clairvaux et Morimond (1115).

Le génie d'Étienne parvient à favoriser les créations tout en maintenant les exigences et l'esprit des origines : la Charte de charité et d'unanimité, en complément de la règle de saint Benoît, sera la référence commune pour l'organisation de ce qui deviendra plus tard l'ordre cistercien. Annuellement révisée par l’assemblée de tous les abbés à Cîteaux, elle est progressivement augmentée par des décisions statutaires au fur et à mesure de l'expérience vécue. Puis des codes annexes lui sont adjoints pour régler les usages monastiques (Ecclesiastica Officia) et les us des convers (Usus conversorum). Traités à l'égal des moines, ceux-ci ne sont pas astreints aux mêmes prières liturgiques et donnent plus de temps aux travaux manuels.

L'ESPRIT DES ORIGINES

L'esprit des origines se distingue par la volonté de mener une vie authentique en retrouvant la pureté de la règle de saint Benoît et l'équilibre qui la caractérise. D'où le choix de la simplicité en tout, de la tradition dépouillée de tout ajout superflu. Ainsi, pour revenir au texte le plus exact de la Bible, Étienne n'hésite pas à interroger des rabbins juifs. De même, il envoie des moines copier les traditions du chant liturgique considérées comme les plus pures (à Milan pour les hymnes, à Metz pour le reste). Le même choix sur Ie plan artistique conduit à simplifier l'ornementation des manuscrits, le matériel liturgique et l'architecture. Dans d'autres domaines, ce sera le choix d'une vie sobre, en particulier dans la nourriture et le vêtement.

Par ailleurs, le travail des moines doit assurer la subsistance du monastère et permettre de garder une saine distance par rapport au monde en s'établissant dans une plus grande solitude. De telles options exigent d'être portées par un élan intérieur, par une mystique, désir vécu d'une vie qui prenne Ia forme même de la vie du Christ dans sa passion et sa résurrection. Cette mystique est présente à Cîteaux. Elle seule explique la naissance du "Nouveau Monastère", appelé ainsi, non en raison de sa fondation récente, mais parce qu'il propose une nouvelle manière d'être moine.

La réussite de Cîteaux, dont la fondation répond bien à l'attente de son époque, est collégiale : Robert apporte la caution de son expérience et de son autorité ; Albéric, impliqué dans le projet de réforme dès Ie début, consolide la petite communauté fragile ; Étienne donne à l'ensemble des communautés une organisation de génie et des textes fondateurs, où se manifeste un même esprit ; Bernard, avec les auteurs de la deuxième génération cistercienne, synthétise, en de nombreux écrits, I'expérience des débuts, développant une véritable spiritualité.

AUJOURD'HUI DANS LE MONDE

Dans des situations politiques difficiles, voire dans un contexte de persécution religieuse récent ou encore actuel (Europe de I'Est, Extrême-Orient continental), le monachisme cistercien a survécu ou même a resurgi. Certains monastères sont plongés dans un climat de grande insécurité, pour ne pas dire plus (Bosnie, Angola, R. D. du Congo, Rwanda, Israël-Cisjordanie). Le martyre des sept frères cisterciens de Notre-Dame de l'Atlas (O.C.S.O., Tibhirine, Algérie), en mai 1996, est présent à tous les esprits.

La stabilité dans une maison de vie contemplative au sein d'une Église locale et l'appartenance soit à un ordre international fortement structuré (O.C.S.O.), soit, plus largement, à la grande famille cistercienne, sont des valeurs inappréciables et exemplaires à l'heure d'une mondialisation plus matérielle que véritablement humaine. L'actualité cistercienne se manifeste encore par un intérêt soutenu pour son histoire et son patrimoine, par sa présence au monde contemporain et sa participation au renouveau ecclésial, là où les communautés sont implantées.

La recherche d'une unité plus concrète entre les différentes composantes de la famille cistercienne est une préoccupation pour tous. Le neuvième centenaire de la fondation de Cîteaux a vu se réaliser ce qui constituait un grand défi et un grand espoir, lorsque, le 21 mars 1998, l'église rénovée de Cîteaux a accueilli des moines et des moniales de toute la famille cistercienne, venus célébrer ensemble cet anniversaire. Cette célébration avait été précédée d'une "synaxe" (réunion) de trois jours à laquelle participaient des moines et moniales appartenant à toutes les branches de la famille cistercienne, ainsi que des représentants de groupes de laïcs. Le but, qui était de mieux se connaître, a été largement atteint et dépassé. Tous les participants ont fortement ressenti qu'ils vivaient le même charisme cistercien et que leur diversité était une grande richesse. Ainsi se renforce peu à peu l'unité de la famille cistercienne, comme l'a relevé le message adressé par la Synaxe à "tous les frères et sœurs de la famille cistercienne", et lu par un des abbés généraux à la fin de la célébration du 21 mars. Ce texte a été publié dans le volume, Cîteaux : une terre de silence où l'homme tient parole.

LA FAMILLE CISTERCIENNE

La famille cistercienne est aujourd'hui nombreuse et diversifiée, l'histoire ayant engendré des évolutions, des réformes, des différences de coutumes ou d'adaptations, parfois exigées par la conjoncture politique. Des communautés nouvellement formées ont voulu ou veulent s'y rattacher. Des laïcs demandent une certaine forme d'affiliation.

Les moines et les moniales

Héritier du Cîteaux primitif par des abbayes prestigieuses, l'Ordre de Cîteaux (O.Cist) comprend des monastères de coutumes et de modes de vie assez divers (abbayes principales avec prieurés dépendants, abbayes autonomes, vie entièrement claustrale ou comportant des activités pastorales : enseignement, paroisses...). Il regroupe treize congrégations masculines ayant leurs statuts propres, huit d'entre elles comportent une branche féminine ; les autres moniales sont réunies en fédérations (Espagne, Italie) ou possèdent un statut particulier.

L'O.Cist compte ainsi 86 monastères pour 1400 moines 61 monastères pour 1100 moniales. La plupart d'entre eux sont situés en Europe, Europe Centrale (Pologne, Tchéquie, Slovénie, Hongrie...), Italie, Espagne ; les autres sont implantés en Amérique du Nord, au Viêt-Nam, au Brésil, en Éthiopie, en Bolivie.

Cîteaux, l’abbaye source, dont les moines avaient été chassés au moment de la Révolution, a pu renaître en 1898 grâce à plusieurs communautés d’une autre branche de la famille : l'Ordre Cistercien de la Stricte Observance (O.C.S.O.), dont les membres sont communément - quoique improprement – appelés trappistes du nom de l'abbaye de La Trappe, dans l'Orne. Cet Ordre, constitué en 1892, a repris l’organisation originelle, celle de la filiation à partir de Cîteaux. Chaque monastère de la branche féminine est de plus, rattaché à un monastère masculin. L'abbé de Cîteaux n'est pas le supérieur général de l’Ordre : l'instance suprême est constituée, comme au XIIe siècle, par le Chapitre Général, réunion de tous les supérieurs de monastères.

L ' O.C.S.O. est répandu sur tous les continents avec 96 monastères d'hommes et 66 de femmes, dont une quinzaine sont de toutes récentes fondations, surtout dans les pays de "jeune chrétienté". Au total : 2500 moines et 1800 moniales.

La Congrégation cistercienne de Saint Bernard en Espagne qui regroupe 27 monastères de moniales, est juridiquement rattachée à I'O.C.S.O.

Plusieurs communautés de moniales cisterciennes conservent leur autonomie juridique par rapport aux deux Ordres (O.Cist et O.C.S.O.), mais entretiennent des liens avec eux :

- les Cisterciennes Bernardines de Collombey et de Géronde (Suisse romande) ;

- les Moniales Cisterciennes Bernardines d'Esquermes : 9 monastères en France, Belgique, Angleterre, R. D. du Congo, Japon ;

- les Sœurs Bernardines d'Oudenaarde (monastères en Belgique et en Afrique), qui vivent de la spiritualité cistercienne, surtout de saint Bernard.

Les communautés ne vivent pas isolées ; elles entretiennent au contraire entre elles des relations à plusieurs niveaux. Pour les communautés de moines qui ont fondé d'autres monastères, I'abbé de la maison mère peut visiter régulièrement les maisons filles pour faire le point avec elles. Par ailleurs, les supérieurs se retrouvent en chapitre général pour t r a i t e r des questions de la vie de chaque ordre ou congrégation, tous les trois ans dans l'O.C.S.O, tous les cinq ans dans l'O.Cist. C'est là que s'expriment, de diverses manières selon les ordres ou congrégations, les liens étroits entre les communautés de moines et celles de moniales. Les supérieurs généraux des ordres ou congrégations visitent leurs maisons et contribuent ainsi à maintenir l'unanimité dans l'esprit de la Charte de charité des origines.

 LES LAICS CISTERCIENS

La règle de saint Benoît, écrite il y a quatorze siècles pour des moines vivant en communauté, interpelle des personnes mariées, pères et mères de famille, et des célibataires. Aujourd'hui, en Afrique, aux États-Unis, en Amérique latine, au Maroc et en France, ces laïcs, proches des Cisterciens, trouvent dans cette règle un guide pour conduire leur vie. D'origines sociales très diverses, sans communauté visible permanente, ils découvrent, dans la vie cistercienne, des repères pour vivre leur foi. Le charisme cistercien devient un charisme partagé. La Règle devient alors pour eux chemin de conversion, approche d'un style de vie, d'une manière d'être où prière, travail et engagement dans la société s'harmonisent et trouvent une certaine forme d'équilibre.

 

Retour